Khôra
« Que sont la pensée, la parole, la relation : toutes ces raisons de vivre sont-elles l’envers ou l’endroit ? » (Bernard Noël)
Les mots sont-ils logés quelque part en nous ? Par où chemine la phrase jusqu’à devenir onde sonore et aérienne ? Que se passe-t-il lorsqu’un mot se dérobe, se déforme ?
Il y a quelque chose de vertigineux à se pencher sur les mécanismes qui sous-tendent notre capacité à parler, à comprendre, à interagir avec le monde autour de nous. Ces facultés cognitives sont sous-tendues par le fonctionnement cérébral, par ce qui se joue dans l’épaisseur du corps. Encore imparfaitement compris, le cerveau humain renferme un réseau extrêmement complexe de milliards de cellules, dont l’activité donne naissance à l’impalpable de nos rêves, de nos pensées, de nos souvenirs. Depuis des siècles, des disciplines variées l’étudient avec différentes approches, de la neurologie à la neuropsychologie en passant par les sciences du langage.
Ce projet photographique s’ancre dans cette tension entre la chair et l’immatérialité de notre fonctionnement mental, notamment à travers la parole lorsqu’elle devient défaillante. Orthophoniste de formation initiale, je travaille depuis une dizaine d’années auprès de personnes dont les possibilités de communication et les fonctions cognitives sont fragilisées par des atteintes d’origine neurologique. J’ai ainsi pu observer le langage se désorganiser, la voix vaciller, ou la mémoire se dérober.
Cette série chemine dans ces zones de passage entre le corps et la parole, territoires à la fois organiques et symboliques, charnels et volatils. Pour en dessiner les contours et les traces, tenter d’en suivre les infinis cheminements, j’ai cherché à faire dialoguer entre elles différentes sources d’images, à différentes échelles, comme autant de pièces évocatrices de notre fonctionnement cérébral. Je me suis rendue auprès de neurochirurgiens, d’orthophonistes, de neuropsychologues. J’ai observé des opérations du cerveau en condition éveillée, photographié des gestes de soins autour de la parole fragilisée, exploré différentes représentations et matérialisations du cerveau et des fonctions cognitives au croisement de diverses époques et disciplines.
Déplacés de leur contexte scientifique, ces éléments ici mis en résonance viennent ainsi former une autre géographie, sensible et sensorielle, corporelle et symbolique, de ces relations qui nouent, ou parfois défont, la chair et la pensée. Surgit ici notre vulnérabilité commune, dans ce qui peut vaciller dans l’étoffe du langage, ainsi que notre capacité à accueillir l’altérité d’une parole différente.
Lieux de prises de vues et collaborations :
GHU Paris – hôpital Sainte-Anne
Hôpital Saint-Joseph, Paris
Christophe Leterrier – Chercheur CNRS, directeur de l’équipe NeuroCyto
Cabinets d’orthophonie
Musée de l’Homme